Lettre ouverte à Monsieur Thierry Apothéloz suite à lʼarticle du 1.10.2018 ;

«Je veux faire reculer l’aide sociale à Genève»

Monsieur,

Conseiller en évaluation professionnelle au sein d’une entreprise sociale, je collabore tous les jours avec des personnes inscrites à l’Hospice général. Ces trois dernières années, j’ai rencontré plus de 1000 personnes dont jʼai pu estimer les aptitudes professionnelles lors dʼun stage de quatre semaines.

Des personnes de tout âge, peu formées ou titulaires de CFC, de bachelors, masters et quelquefois doctorats. Ceci illustre bien que personne nʼest à lʼabri. Cela peut arriver à nʼimporte qui de se retrouver avec le minimum vital, et souvent, plus rapidement quʼon se lʼimagine. La très grande majorité des personnes rencontrées, désire simplement reprendre sa place au sein de la société, et vivre décemment grâce à un emploi. Pour cela, je vous invite à penser autrement. Ne pas chercher des solutions avec le mental, mais agir avec du cœur.

Cinq actions fortes et bienveillantes peuvent être relativement vite mises en place pour alléger le fardeau de ces personnes et de l’Etat, que je remercie au passage pour tout ce quʼil entreprend déjà.

Avant dʼaborder ces solutions, il est primordial de mettre en lumière la situation des «sans-emplois» à Genève. Toujours se focaliser sur le chômage cʼest escamoter la réalité des sans-emplois. Les chômeurs ne sont que la partie minoritaire des demandeurs dʼemploi.

Commençons par la statistique du chômage. Début 2018 le nombre de chômeurs est passé de 5,3 % (même taux en 2016) à 4,3 % en 3 mois. Une reprise économique à Genève nous aurait-elle échappé ? Non. Une décision a été prise de manipuler la statistique en plaçant les chômeurs en «coaching» plutôt qu’en «formation» ceci afin de les retirer des données, alors qu’ils sont toujours sans emploi.

Parlons maintenant des personnes en recherche d’emploi qui ne sont pas des chômeurs. Le pourcentage de personnes inscrites à l’Hospice général en recherche dʼemplois est de 4,8 % (2016). Additionné au 5,3 % de chômeurs (et pas 4,3 %) cela nous donne 10,1 %. de personnes en recherche dʼemplois. (données issues de lʼOCSTAT, interroge.ch 17 janvier 2018). Et nous savons (tous les deux) que bien dʼautres personnes ne figurent pas dans les statistiques.

Cette situation doit être révélée et non cachée. Comment voulez-vous sensibiliser les entreprises à cette réalité si nous ne faisons pas état de l’ampleur de la difficulté ?

Ce nʼest pas lʼéconomie qui changera la situation, cʼest lʼempathie.

Maintenant que nous avons une vision plus juste de la situation, examinons cinq solutions possibles :

1. Une initiative fédérale populaire est en cours de création à Genève. Elle propose de faire appel à notre armée pour soutenir les plus défavorisés en Suisse. Genève pourrait contribuer à soutenir cette initiative, surtout quʼil en profitera pleinement en tant que canton le plus touché de Suisse. Ce nʼest pas une démarche utopique. En 1952 dans le cadre dʼun exercice, des militaires de lʼarmée Suisse ont construit sur lʼArve une passerelle qui est devenue le pont Hans-Wilsdorf en 2012. En 2017 les futurs chefs cuisiniers de lʼarmée ont – dans le cadre de leur formation – offert un repas solidaire à 400 personnes en situation de précarité à Fribourg.

Dans la même logique, Genève pourrait, à titre de projet pilote, demander à l’armée de mettre une partie de ses locaux sous occupés, à disposition des personnes de l’Hospice général qui logent à l’hôtel. Ses locaux peuvent – si nécessaire – être rafraîchis et mis aux normes par les soldats en service issus du métier du bâtiment.

Première réponse à votre demande ; des millions de dépenses en moins par année en frais dʼhôtels sur les 20 millions déboursés par lʼEtat.

2. Appliquer la protection des données à la population suisse. A ce jour, pas loin d’un tiers des entreprises demandent une attestation de «non-poursuites» pour engager son personnel. C’est discriminatoire et contraire aux droits de l’Homme. Les personnes qui se trouvent à lʼaide sociale sont justement les plus touchées ; moralement et financièrement. Une partie dʼentres elles sont ainsi dans l’incapacité de trouver un emploi à cause de cette contrainte. Comment voulez-vous rembourser vos dettes, si on vous empêche de travailler ?

Deuxième réponse à une situation éthiquement inadmissible ; débloquer et faciliter le retour à lʼemploi.

3. Diffuser une campagne contre les préjugés vis-à-vis des personnes à l’aide sociale. Oui, à lʼaide sociale il y a des fraudeurs, comme nous lʼavons appris en 2018 parmi les conseillers de l’Etat. Il ne mʼest jamais venu à lʼidée de stigmatiser les politiciens, pourquoi le faisons-nous avec les personnes à lʼaide sociale ? De plus, non, ce ne sont pas des «cas sociaux», ni des «fainéants», ni des «incapables dans leur profession» ! Ils sont mal vus, et ceci, justement parce qu’on ne dit pas la vérité sur le nombre de personnes sans emploi à Genève. Cette façon de procéder (de l’Etat) favorise la discrimination et les préjugés.

Troisième réponse ; une campagne «stop aux préjugés envers les personnes à l’aide sociale», à diffuser sur les réseaux socio-professionnels.

4. Offrir et promouvoir le portage salarial. Actuellement un bénéficiaire de lʼaide sociale ne peut pas accepter des mandats en tant que «freelance» ou indépendant. Pour que sa facture soit prise en compte par le service comptable de la société qui fait appel à lui, il doit attester dʼêtre inscrit/reconnu, ce qui est incompatible avec lʼHospice général. Cette situation trop contraignante favorise le travail au noir. Le portage salarial offre lʼopportunité aux personnes bénéficiaires de l’aide sociale, dʼaccepter tous mandats, dʼêtre en règle juridiquement et surtout dʼavoir lʼavantage de rester discrètes sur leur situation vis-à-vis de leur client ou entreprise mandataire. Afin de motiver ces personnes à un retour à l’emploi, laissons-leur une partie de ce qu’elles vont gagner par leur effort, ce qui nʼest pas le cas actuellement. L’Etat offre lʼaide au retour à l’emploi (ARE) aux entreprises, soutenons aussi le demandeur dʼemploi qui devient par ce système son propre employeur.

Quatrième réponse ; pour un retour à lʼemploi grâce aux mandats ponctuels.

5. Que l’Etat de Genève publie les vrais chiffres des sans-emplois et pas uniquement une statistique biaisée du chômage. Comme cité plus haut, cʼest en faisant face à ces difficultés quʼon peut les résoudre et non en les occultant.

Cinquième réponse ; être honnête avec la population est la première étape pour ensuite accueillir les solutions proposées.

Pour conclusion, une citation de Madame Martine Libertino : «Ces merveilleuses nouvelles (idées dans notre cas) prouvent combien l’amour n’est pas une utopie, mais représente un besoin primordial que de plus en plus de personnes reconnaissent. En regardant autour de moi, je constate que, faisant fi de la souffrance et des besoins spirituels de l’Homme, nos institutions s’acharnent à n’admettre que les solutions matérielles. Cette erreur retarde un processus de réconciliation avec nous-mêmes et empêche de prendre les bonnes décisions, individuellement et collectivement. Se rire de l’amour comme moyen d’évolution équivaut aujourd’hui à un suicide collectif. Au contraire, il doit être au centre de nos préoccupations et de nos choix pour que l’égoïsme, la lâcheté et la colère disparaissent enfin.»

Bien à vous,

Francis Gerber